375e – Gilles Proulx raconte Montréal

Une affaire de femmes !

Dotée d’un fort, Ville-Marie se voit très tôt pourvue d’un deuxième bâtiment important : trois ans après l’installation, Jeanne Mance fonde l’Hôtel-Dieu, l’ancêtre de l’hôpital universitaire actuel, au coin des rues Saint-Paul et Saint-Sulpice. Seule une plaque nous rappelle aujourd’hui son existence… Un peu plus de 10 ans après, elle fait venir de France les premières Religieuses hospitalières de Saint-Joseph pour la seconder. Ce sont ces religieuses qui prendront les rênes de l’hôpital à la mort de Mance et qui administreront ses biens jusqu’en… 1973 ! L’Hôtel-Dieu demeure le seul hôpital de Montréal jusqu’en 1822. C’est en 1861 que les religieuses le déménageront à l’angle actuel des rues Saint-Urbain et Des Pins. Il s’agit à l’époque de protéger les malades de l’insalubrité due à la densité de population en s’installant… en pleine campagne ! Des problèmes de pollution, déjà… À l’heure où l’avènement du nouveau CHUM entraîne un autre déménagement de l’Hôtel-Dieu, qu’adviendra-t-il de ce haut lieu patrimonial qu’est le complexe de la rue Saint-Urbain ? Heureusement, la ville de Montréal l’a récemment acheté, et on peut espérer qu’elle sera attentive à la préservation de sa valeur historique.

Quant à Jeanne Mance, moi qui me méfie beaucoup de toute tendance à réécrire l’histoire pour l’ajuster aux mentalités modernes, j’avoue avoir applaudi à la décision prise en 2012 de la reconnaître officiellement comme cofondatrice de Montréal, avec Maisonneuve. Elle a eu une importance inestimable.

Et la place exceptionnelle des femmes aux origines de la ville ne s’arrête pas là.

Dix ans après sa fondation, le projet montréalais reste douteux et incertain : tout au plus une cinquantaine de personnes peinent à peupler la petite bourgade perdue en ce pays glacial qu’est le Canada. En 1651, Maisonneuve doit retourner en France tenter de recruter de nouveaux colons. La lucidité semble prendre le pas sur la ferveur de ce visionnaire. Est-il découragé ? Après tout, il a ses hauts et ses bas comme tout le monde… Il avoue que si les renforts ne viennent pas, il faudra mettre fin à la folle entreprise. Mais en 1653, le voici de retour avec 95 nouveaux aspirants montréalais! La Société de Notre-Dame a de nouveau réussi, de justesse, à rassembler les fonds nécessaires à leur venue. C’est encore bien peu, mais c’est quand même un coup de main.

À bord du bateau qui s’amène, il y a une jeune femme qui sera des plus précieuses à l’avenir de la colonie : Marguerite Bourgeoys foule le sol de Ville-Marie et s’apprête à lui donner son premier réseau d’écoles. Amie de la sœur de Maisonneuve, c’est une mystique qui souhaite se consacrer à l’éducation des enfants français et amérindiens en Nouvelle-France. Une mission qu’elle ne pourra pas honorer au début, parce que les quelques enfants de la petite peuplade sont presque tous morts, emportés par la maladie ou les attaques iroquoises ! En attendant, elle ne perd pas son temps : elle entreprend une corvée pour la construction de la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours, première église de Montréal, qui existe toujours. Elle a été reconstruite et son aspect actuel date de la fin du XIXe siècle, mais son emplacement inchangé rappelle les tout débuts de la ville.

En 1659, Marguerite Bourgeoys retourne en France pour y recruter une poignée d’institutrices, avec lesquelles elle fonde la congrégation de Notre-Dame, appelée à façonner le paysage montréalais jusqu’à la Révolution tranquille. Qu’on pense seulement aux collèges Dawson, Marianopolis, Villa-Maria, tous d’anciens bâtiments de la CND ! Mais à cette époque, rien n’est gagné, d’autant moins qu’il s’agit d’une communauté innovatrice. Marguerite refuse que ses sœurs soient cloîtrées, contrairement à la norme du temps pour les communautés féminines. Elles font des vœux mais vivent dans le monde, ce qui leur permet d’ouvrir un chapelet d’écoles le long du Saint-Laurent. C’est révolutionnaire ! Sur les lieux de l’actuel Grand Séminaire de Montréal, rue Sherbrooke, on peut admirer deux tours qui sont les vestiges d’une école ouverte par la congrégation de Notre-Dame pour les jeunes Amérindiennes aux tout débuts de la colonie. Nous sommes à l’intersection de la rue du Fort, qui trouve là l’origine de son nom.
Mais Marguerite a maille à partir avec les autorités ecclésiastiques. Elle fait bande à part et agace. L’évêque de Nouvelle-France, Mgr de Saint-Vallier, veut annexer sa congrégation à celle des Ursulines de Québec, également vouées à l’éducation. Elle finit par le convaincre d’approuver son projet.

Pionnière de l’accès à l’éducation, Marguerite refuse également de tenir compte des classes sociales. Elle prescrit qu’on accepte les élèves «sans distinction de pauvres ou de riches, de parents et amis ou de personnes étrangères, jolies ou laides, douces ou grondeuses», et de peau rouge ou de peau blanche.

C’est enfin Marguerite Bourgeoys qui prend en charge les Filles du Roy, envoyées par la mère-patrie en 1663 pour équilibrer la proportion d’hommes et de femmes en Nouvelle-France. Avant leur arrivée, on comptait 19 hommes pour une femme ! Ces orphelines promises à la misère en France, venues à Ville-Marie en quête d’un meilleur avenir, sont les mères de la patrie. Pas de descendance, pas de nouvelles générations de Montréalais sans elles ! Marguerite Bourgeoys les accueille à la Maison Saint-Gabriel, dans l’actuel arrondissement de Pointe Saint-Charles. En attendant de trouver mari (ce qui ne saurait tarder!), elles y sont initiées à l’agriculture et aux arts ménagers tels qu’ils se pratiquent au pays. On peut toujours visiter la Maison Saint-Gabriel, exceptionnel vestige où une vaillante animatrice de la Congrégation de Notre-Dame, sœur Madeleine Juneau, se démène pour perpétuer la mémoire de cette œuvre.

Vingt ans après sa fondation, grâce au concours de deux femmes de tête et de cœur entourées de vaillantes collaboratrices, Ville-Marie peut donc compter sur un premier réseau d’institutions de santé et d’éducation. Et d’autres femmes viendront bientôt…

Extrait de

De Ville-Marie à Montréal
Gilles Proulx
Éditions Médiaspaul
88 pages – 14,95 $

Une vivante histoire de la ville, racontée avec talent par ce conteur né qu’est Gilles Proulx.

Des anecdotes peu connues qui nous incitent à découvrir l’histoire en profondeur.

La fondation de Montréal et ses premières années ont été une véritable épopée mystique. Puis, après la Conquête, l’Église devenue l’alliée rusée du pouvoir britannique a marqué le développement, l’esprit et le paysage de la « ville aux cent clochers ». Qui s’en souvient encore ? Avec le talent de conteur qu’on lui connaît, Gilles Proulx fait revivre cette histoire dans ses grands tournants comme dans ses petits faits aussi concrets que révélateurs. Des intrépides fondateurs Maisonneuve et Jeanne Mance au majestueux cardinal Léger, en passant par cet athlète de la foi que fut le Frère André, des personnages d’envergure s’animent sous sa plume. Plusieurs monuments familiers aux Montréalais prennent également un sens nouveau.

Ce récit, illustré de photos de l’auteur et de documents d’époque, nous permet de renouer avec une dimension de notre passé décisive mais méconnue, et ainsi de mieux comprendre le Montréal d’aujourd’hui.

Animateur de radio et de télévision, Gilles Proulx signe des chroniques d’opinion et de voyage chaque semaine dans le Journal de Montréal. Photographe et voyageur, il a publié plusieurs livres dont récemment Nouvelle-France, ce qu’on aurait dû nous enseigner et Montréal, 60 évènements qui ont marqué l’histoire de la Métropole aux Éditions du Journal.

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