Pour une spiritualité de l’instant présent

temps-et-promesse-blog-copieEn se fondant sur la révélation biblique et les apports récents de l’anthropologie, José Tolentino Mendonça nous propose une spiritualité de l’instant présent qui implique les sens et le corps dans l’expression de la foi. Il montre comment notre corps, par les sens, nous ouvre à la présence de Dieu dans l’instant. Pour votre plaisir, nous vous proposons quelques extraits de son livre Le temps et la promesse paru aux Éditions des Béatitudes.

Ouvrir la vue
La lumière voyage à la vitesse vertigineuse de 300 000 km par seconde; c’est à cette voyageuse pressée que nous devons l’activation du mécanisme sophistiqué qui nous permet de passer de l’œil au regard. Il est bon de nous rappeler que la vue n’est pas seulement un sens, mais la synthèse de nombreux sens : le sens de l’intensité lumineuse, des couleurs, de la profondeur, de la distance… C’est un débat infini et éblouissant. Je me souviens d’une confession que le poète italien Tonino Guerra a faite un nombre incalculable de fois. Il disait que, tout comme les croyants, les agnostiques ont des doutes ; et que, en ce qui le concernait, rien ne le faisait entrer plus en crise dans son agnosticisme que la pensée du miracle absolu qu’est un œil. Cette pensée le laissait désarmé aux portes du mystère.
La vue fait du monde une fenêtre, mais nous percevons que le regard comporte d’autres dimensions tout aussi fondamentales, à commencer par celle de la réflexivité : notre corps, qui voit toutes choses, peut également se regarder. Il est en même temps celui qui voit et celui qui est vu. Comme l’écrit Merleau-Ponty:
« Si nos yeux étaient faits de telle sorte qu’aucune partie de notre corps ne tombât sous notre regard (…) ou si, comme certains animaux, nous avions des yeux latéraux, sans recoupement des champs visuels – ce corps, qui ne se réfléchirait pas, ne se sentirait pas, ce corps presque adamantin, qui ne serait pas tout à fait chair, ne serait pas non plus un corps d’homme, et il n’y aurait pas d’humanité. »
Le regard est fondamental pour vivre la rencontre avec nous-mêmes et avec les autres. Ce n’est qu’en regardant et en laissant s’imprimer en nous l’autre qui se trouve en face de nous que nous aimerions les personnes pour elles-mêmes. De la même manière, le regard nous est essentiel pour nous lancer dans l’aventure de la recherche du sens de la vie. L’un des plus importants traités théologiques sur la vue : La vision de Dieu (De visione dei), est né de la correspondance entre son auteur, Nicolas de Cues, et les moines de Tegernsee, au sujet de l’acte de voir ; cette correspondance avait pour but d’initier cette communauté bénédictine à la vision ineffable de Dieu. Voici comment Nicolas de Cues décrit le regard de Dieu:
 » Ton champ de vision, ô Dieu, ne se mesure pas, il est infini. Pour cette raison, ton regard embrasse simultanément tout ce qui entoure, ce qui est en haut et ce qui est en bas (…). C’est par ton regard que les créatures existent. En effet, si elles n’étaient pas vues de toi, qui es celui qui voit, elles ne recevraient pas leur être de toi. L’être des créatures provient de ce que, simultanément, tu les vois et elles sont vues. »
Nous percevons également ici l’importance de notre propre regard, même si, comme le dit saint Paul,  » nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir » (1 Co 13, 12).

Découvrir qu’on est aimé
Respirer, vivre n’est pas seulement inspirer, puis expirer l’air de façon mécanique : c’est exister avec, c’est vivre en état d’amour. De la même façon, adhérer au mystère, c’est entrer dans le singulier, dans l’affectif. Dieu est complice de l’affectivité ; tout-puissant et fragile ; impassible et capable de souffrir ; transcendant et amoureux ; surnaturel et sensible. La folie de la foi chrétienne ne se situe pas du côté des affirmations métaphysiques : c’est tout simplement la foi en la résurrection de la chair.
L’amour est le véritable éveilleur des sens. Les diverses pathologies des sens que nous avons passées en revue plus haut nous montrent combien, quand l’amour est absent, notre vitalité est en hibernation. L’une des crises les plus graves de notre époque est la séparation entre la connaissance et l’amour ; la mystique des sens, justement, poursuit cette science qui ne se révèle qu’en aimant. Aimer veut dire s’ouvrir, rompre le cercle d’isolement, vivre ce miracle qui consiste à être pleinement avec nous-mêmes et avec l’autre. L’amour, c’est le dégel. Il se construit comme une forme d’hospitalité – le poète brésilien Mario Quintana écrit :  » il y a de l’amour quand les personnes habitent l’une dans l’autre ». – mais il exige de ceux qui veulent le vivre de se laisser exposer, d’être désarmés. Ceux qui aiment sont, d’une certaine manière, plus vulnérables. Ils ne peuvent pas faire semblant. S’il leur plaît de chanter dans la rue, ils chantent. S’il leur vient l’idée de courir et de rire sous une averse, ils le font. Si, subitement, il leur prend de vouloir danser en pleine rue, ils commencent à tourner lentement sur eux-mêmes, sans se sentir le moins du monde embarrassés, en écoutant une musique inaudible pour les autres. L’amour nous expose également à une plus grande intensité de souffrance. L’amour renouvelle notre intérêt pour la vie et nous la fait prendre à bras-le corps ; du fait même, nous nous heurtons plus fréquemment à sa dialectique mystérieuse ; sa vitalité extraordinaire et sa terrible proximité avec la mort. Cependant, comme le disait le romancier Antonio Lobo Antunes :  » Il n’y a qu’une seule façon de ne pas souffrir : c’est de ne pas aimer. » Ce qui empêche la vie n’est pas la souffrance inévitable qui accompagne tout amour ; c’est tout le contraire : l’apathie, la distraction, l’égoïsme, le cynisme.
L’amour est le chemin qui nous conduit à l’espérance. L’espérance n’est pas une sorte de consolation, l’attente de jours meilleurs ; elle consiste encore moins à s’attendre à ce qui va arriver de bon. Espérer ne veut pas dire se jeter dans un avenir hypothétique ; c’est savoir recueillir l’invisible au cœur du visible, l’inaudible au cœur de l’inaudible, etc. C’est découvrir une autre dimension à l’intérieur même et au-delà de cette réalité concrète qui nous est donnée dans le présent. Tous nos sens sont sollicités pour accueillir avec admiration et tressaillement, la promesse qui vient et qui n’est pas seulement pour un avenir indéfini, mais déjà pour aujourd’hui, à chaque moment. L’espérance nous garde vivants. Elle ne nous permet pas de vivre rongés par le découragement, absorbés par la désillusion, renversés par les forces de mort. Comprendre que l’espérance fleurit dans l’instant présent, c’est faire l’expérience du parfum de l’éternité.

Extrait de :

temps-et-la-promesseLE TEMPS ET LA PROMESSE
Pour une spiritualité du temps présent
José Tolentino Menconça
Éditions des Béatitudes
ISBN 979-103060-081-0   / 248 p.

Pour celui qui cherche Dieu quel chemin emprunter ? S’agirait-il d’un pur exercice intérieur qui consisterait à s’abstraire de l’habituel et du quotidien, de prendre de la distance par rapport au corps et au monde pour atteindre ce qui ne serait que spirituel ?
En se fondant sur la révélation biblique et les apports récents de l’anthropologie, l’auteur propose ici une spiritualité de l’instant présent qui implique les sens et le corps dans l’expression de la foi. Il montre comment notre corps, par les sens, nous ouvre à la présence de Dieu dans l’instant.

Dans ce texte d’une grande modernité, riche de multiples références et plein de poésie il trace un chemin nouveau par bien des aspects qui ouvre des perspectives stimulantes en phase avec les aspirations et la sensibilité actuelles.

Cet ouvrage a reçu le 1er Prix Res Magnae à Rome  (2015).
En 2016, José Tolentino a reçu le Grand Prix de Littérature de l’association des écrivains portugais.

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