Quand la colère des jeunes fait rage contre autrui – Propos du spécialiste Nagy Charles Bedwani

de-la-violence-blo             L’adolescence a toujours été une période difficile. Nous avons pu voir depuis le début de cet ouvrage à quel point la superposition de changements bio¬logiques, psychologiques et sociaux affecte cette phase de transition. L’adolescent est à la fois inexpérimenté, exposé au risque de commettre des erreurs de jugement et hypersensible, facilement affecté par les évènements, impulsif, prompt à réagir aux irritants. Sa quête identitaire l’incite parfois à rechercher des modèles « purs », et cette recherche d’idéal peut le pousser aux extrêmes. La maturité cérébrale n’étant atteinte que vers la fin de l’adolescence, la régulation émotionnelle par le cortex préfrontal n’est donc pas très présente durant ces années de turbulence. Enfin, les changements sociétaux actuels favorisent l’action plutôt que la mentalisation et une identité diffuse plu¬tôt qu’assumée. Les changements rapides augmentent l’insécurité et le recours à des réflexes archaïques de survie. Devant toutes ces conjonctures adverses, l’adolescent tendra plus au repli narcissique qu’au passage à l’altérité.
Cet ensemble de facteurs favorise l’émergence de comportements hétéroagressifs, voire violents.

De l’intimidateur au tueur de masse : l’autre comme nuisance

Tous les adolescents, fort heureusement, ne feront pas les manchettes des journaux en perpétrant des actes criminels de grande envergure. Je crois cependant que, quelle que soit la gravité du geste commis, à moins de souffrir d’aliénation mentale profonde, son auteur pense que ce n’est pas si mal de faire le mal, ou du moins, il se dit que ça lui fait du bien à lui, et tant pis pour l’autre qui le subit.

Écraser et humilier quelqu’un signifie qu’on est plus fort que lui. Commettre le geste en présence d’autres qui l’approuvent ou qui le désapprouvent silencieuse¬ment, c’est affirmer son hégémonie sur le groupe. La popularité de l’intimidateur se renforce au gré de la gravité de ses actes. En contrôlant et en méprisant sa victime, il jubile de son triomphe. Il se sent puissant et perçoit sa victime comme faible et minable. En la détruisant, il ne fait qu’éliminer une nuisance. L’intimidateur se drape d’un « nous » suprémaciste, tandis que sa victime n’est à ses yeux que vermine, que ce soit en raison de son apparence physique, de son sexe, de sa race, de son orientation sexuelle, de son handicap ou de sa fragilité psychologique.

Cette idéologie hideuse se retrouve à quelques variantes près chez tous les adolescents intimidateurs. On la retrouve chez Anders Behring Breivik qui, le 22 juillet 2011, a fait exploser un édifice du gouvernement à Oslo, tuant huit personnes, et qui s’est rendu par la suite sur l’île d’Utøya, où s’étaient rassemblés des jeunes militants du Parti travailliste norvégien, en abattant 69 avec son pistolet et en blessant plusieurs autres.

Breivik avait 32 ans lorsqu’il commit cet attentat. Ses parents divorcèrent lorsqu’il n’avait qu’un an. Il ne connut pratiquement pas son père et il vécut avec sa mère, une femme dépressive. Adolescent, il adhéra à la culture hip-hop, fit des graffiti à Oslo et s’attira des démêlés avec la Ville, sans parvenir à se tailler une place parmi les tagueurs. Il quitta l’école avec l’espoir de devenir vite millionnaire, mais il s’embourba dans des activités de falsification de diplômes. Militant d’extrême droite, il élabora une idéologie suprémaciste, anti-immigration et islamophobe. À 27 ans, en bon « adulescent », il retourna vivre chez sa mère. Pendant deux ans, il passa plus de seize heures par jour sur des jeux vidéo en ligne, principalement World of Warcraft. Il entreprit aussi la rédaction de son manifeste, dans lequel il exhortait l’Europe chrétienne à se protéger d’une inéluctable invasion islamique.

Très exactement cinq années plus tard, le 22 juillet 2016, à Munich, David Ali Sonboly, un jeune Germano-Iranien de 18 ans, tend un piège à ses victimes, qu’il attire dans un restaurant McDonald’s. Il en tue 9 et en blesse 16 avec un pistolet Glock 17, similaire à celui utilisé par Breivik. Sonboly aurait été victime de harcèlement de la part de jeunes de son âge. Il était amateur de jeux vidéo violents et souffrait de problèmes psychiatriques. La tuerie est aussi survenue une semaine après qu’un jeune Afghan de 17 ans eut tenté, dans un train, également en Bavière, d’attaquer des voyageurs avec une hache au nom de l’État islamique.

Le petit intimidateur de la polyvalente d’à côté et Anders Breivik partagent probablement un sentiment d’infériorité et d’exclusion. Leur repli narcissique les amène à se réfugier dans un idéal grandiose. Ils deviennent alors les plus beaux, les plus forts, et les autres ne sont plus que des minables à éliminer.

L’intimidateur opprime rarement son souffre-douleur à l’abri du regard des autres. Il recherche un public. En ciblant « celui pas comme les autres », il attire les « autres » de son bord. Ils deviennent « nous » les bons, contre le « crotté-minable ». Rares seront ceux qui s’opposeront à lui, de crainte de devenir ses pro¬chaines victimes. Terrorisés, ils choisiront le silence et accorderont ainsi une approbation tacite au terroriste ; car l’intimidateur n’est rien de moins qu’un terroriste, et l’intimidé n’est ni plus ni moins qu’une victime de la terreur.

Yan, 13 ans, avait osé défendre un camarade victime d’intimidation. Quelques jours plus tard, l’intimidateur et ses sbires l’attendent à l’arrêt du bus et l’invitent à venir se battre. Comme il refuse, ils le rouent de coups devant un attroupement d’élèves de l’école venus assister au « spectacle » et l’obligent ensuite à s’agenouiller et à présenter ses excuses au caïd. Depuis ce jour, Yan ne voit plus l’école comme un lieu rassurant et épanouissant. Il y va à reculons et s’absente fréquemment. Ses nuits sont peuplées de cauchemars lui rap¬pelant l’évènement. Des nausées et des vomissements l’empêchent de se lever, et s’il parvient à se rendre à l’école, de fréquentes attaques de panique le forcent à retourner chez lui. Yan a perdu tous les repères qui lui procuraient l’estime de lui et la confiance en autrui ; il pense sérieusement au suicide.

Il semblerait qu’un certain nombre d’intimidés deviennent à leur tour intimidateurs et parfois même meurtriers, comme ce fut le cas de Sonboly. Il y a quelques années, une autre triste histoire fit la manchette dans la petite ville de Lachute, au Québec : une adolescente fut battue à mort à coups de bâton de baseball dans une tourbière où elle avait été attirée en guet-apens par un camarade de classe. Le meurtrier, un autre élève de la polyvalente, avait voulu se venger de la malheureuse parce qu’elle avait fait en classe un « commentaire déplacé » à son égard. Cet élève et son complice étaient de jeunes solitaires, marginaux et mal intégrés.

Sans en faire une règle absolue, on constate sou¬vent que de jeunes tueurs de masse ont été intimidés dans leur enfance ou leur adolescence. Marc Lépine, le tueur de Polytechnique, avait décidé de changer son nom à consonance arabe et de ne garder que celui de sa mère, car il en avait assez de se faire traiter d’« Arabe ». Harris et Klebold, les auteurs du massacre de l’école de Columbine, avaient subi des invectives homophobes de la part de leurs camarades, et Kimveer Gill, le tueur du Collège Dawson, dans ses écrits en ligne, en avait contre tout le monde, mais en particulier contre « les violeurs, les agresseurs et les intimidateurs d’enfants ».

[…]

Les tueries de masse

Les tueries de masse perpétrées par des individus ou des organisations dans des milieux scolaires ou principalement fréquentés par des jeunes étaient presque inexistantes au début du XXe siècle.

Il y avait eu l’explosion à l’école primaire de Bath, au Michigan, en 1927, qui fit 44 victimes. Cet attentat est l’œuvre d’Andrew Kehoe, un homme âgé de 55 ans, aigri par des déboires financiers et des échecs personnels. Acculé à la faillite, il tua son épouse atteinte de tuberculose, fit exploser sa ferme et, après la tuerie perpétrée à l’école primaire, se fit sauter dans sa fourgon¬nette. Le mobile de son crime avait été une dépression associée à de la colère envers sa communauté, demeurée, selon ses perceptions, indifférente à ses pertes.

Quarante ans plus tard, en 1966, c’est la tuerie à l’Université d’Austin, au Texas. Après avoir tué sa mère et son épouse alors qu’elles dormaient et leur avoir adressé une lettre d’excuses, C. J. Whitman, 25 ans, ancien tireur d’élite dans la marine américaine et étudiant en architecture à cette université, se rend à l’observatoire de la tour, abat 15 personnes et en blesse 31. Il est abattu par un des policiers venus à la rescousse. L’autopsie révélera que Whitman avait une tumeur cérébrale, un glioblastome, qui a pu faire pression sur les amygdales de son cerveau, le rendant plus vulnérable au déclenchement de son agressivité. Mais de là à le blanchir totalement de toute responsabilité, il y a un pas que l’on ne peut franchir.

Le parcours de vie de Whitman pouvait sembler exemplaire : bon élève, servant de messe assidu, marine décoré, boursier, bon camarade et bon époux ; mais il était jalonné d’incidents et de quelques ratés révélant qu’il ne parvenait pas toujours à demeurer dans le droit chemin : conflits durant l’adolescence avec un père autoritaire et manifestement violent, écarts de conduite à l’armée lui ayant valu une rétrogradation, perte de sa bourse d’études, ennuis d’argent… Peu avant le drame, il confia à ses amis qu’il craignait de devenir violent comme son père. Il tenta donc toute sa vie de contrôler sa violence, sans manifestement toujours y parvenir.

En 1984, soit 18 ans plus tard, à San Ysidro près de San Diego, en Californie, un père de famille âgé de 41 ans tua 21 personnes, dont 11 enfants et adolescents, dans un restaurant McDonald’s. James Huberty souffrait depuis quelques années d’un trouble délirant qui l’amenait à stocker chez lui des denrées non périssables pour survivre, en prévision d’un conflit nucléaire qu’il croyait imminent.

Depuis l’attentat de Bath en 1927, on compte une cinquantaine de tueries perpétrées dans des milieux scolaires collégiaux ou universitaires à travers le monde. Alors qu’il se passa 32 ans entre les deux premiers (Bath, en 1927, et Poe, en 1959), 42 attentats se sont succédé à travers le monde entre 1989 et 2015, avec une moyenne de deux ou trois attentats par année au cours des cinq dernières années. À l’exception d’une adolescente de 16 ans aux États-Unis en 1979, tous les tueurs sont de sexe masculin. Parmi les 40 derniers attentats, 12 ont été commis par des adolescents et un par un enfant de six ans. Parmi ces tueries, cinq sont attribuées à des groupes terroristes.

Bien que ces actes demeurent extrêmement rares, il faut noter que, dans les 20 dernières années, les adolescents sont responsables de 30 % de ceux-ci. Avant cela, à l’exception de cette adolescente en 1979, aucun tueur de moins de 20 ans n’était recensé.

Il n’existe pas de portrait-robot du tueur de masse et l’on ne peut, hormis la prépondérance du sexe masculin, établir des facteurs de risque fiables permet¬tant d’anticiper l’évènement, comme c’est le cas aussi pour le suicide. Plusieurs des tueurs pouvaient souffrir d’un déséquilibre mental attribuable à une maladie psychiatrique précise : dépression majeure, paranoïa, schizophrénie ou trouble du spectre de l’autisme. On ne peut cependant en aucun cas sauter à la conclusion qu’il faut souffrir d’un trouble psychiatrique pour devenir un tueur de masse. D’autres profils apparaissent assez fréquemment : personnalité paranoïde (similaire à celle de Valéry Fabrikant, le tueur de l’Université Concordia de Montréal), narcissique (Breivik, le tueur d’Oslo et d’Utøya) ou antisociale (Eric Harris, un des deux tueurs de Columbine).

La tuerie de masse n’est jamais un acte improvisé. Tous les tueurs, quel que soit leur profil psychiatrique, ont longuement planifié leur geste, choisi minutieusement les armes du crime et étudié en détail les attentats survenus auparavant. Ils avaient tous développé une violente rancœur qui justifiait leur acte à leurs yeux : Breivik en voulait aux migrants musulmans, Marc Lépine aux femmes qui supplantaient les hommes, Kimveer Gill, le tueur du collège Dawson, à « tous les pourris du monde », Cho Seung-hui, le tueur de Virginia Tech, aux enfants de riches, Eric Harris et Dylan Klebold aux intimidateurs tyrans de Columbine.

Depuis l’avènement du Web et des médias sociaux, tous les tueurs, et surtout les plus jeunes d’entre eux, se sont abreuvés à des sites haineux et suprémacistes susceptibles de justifier et de renforcer leur vision du monde. Ils ont abondamment visionné des films violents et joué à des jeux vidéo violents ou même participé à leur création ; et lorsqu’ils sont arrivés à mettre au point leur projet, ils l’ont souvent livré en testament sur le Web. Car, tout comme les kamikazes djihadistes, ces tueurs de masse ne se font pas d’illusions sur leur destinée : après le crime, ils se suicideront ou se feront abattre et ils ne continueront à exister qu’à travers leur sinistre légende.

Pour en savoir plus
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DE LA VIOLENCE ET DES JEUNES
Nagy Charles Bedwani
978-2-89760-085-3 • 188 p. • 24,95 $
L’auteur, pédopsychiatre et directeur du Centre des adolescents de l’Hôpital Sacré-Cœur, propose une réflexion globale sur la violence, phénomène à la fois biologique, psychologique et social, et sur la vulnérabilité particulière des jeunes qui y sont confrontés.

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